Les grandes dames de l’informatique – Hedy Lamarr

Daniel Vinet
Daniel Vinet

Dans cet avant-dernier hommage des grandes dames de l’informatique, nous découvrirons l’apport de Mme Hedy Lamarr à l’invention en général, mais également de manière indirecte à l’informatique. Nous constaterons également qu’un esprit brillant et autodidacte n’est pas nécessairement associé à de longues études.

Qui est Hedy Lamarr ?

Hedwig Kiesler, dite Hedy Lamarr, naît le 9 novembre 1914 à Vienne, alors en Autriche-Hongrie. Elle est la fille unique issue d’une famille de la grande bourgeoisie austro-hongroise. Elle est trop jeune pour subir les affres de la Première Guerre mondiale, qui verra la fin de la monarchie et le démembrement de l’empire austro-hongrois.

Hedwig grandit donc dans un milieu privilégié ayant une éducation par des instituteurs particuliers, puis en pensionnat en Suisse. Outre l’allemand, le yiddish, de par son père juif d’Ukraine, et le hongrois, Hedwig apprend également l’anglais et l’italien.

À l’âge de 12 ans, elle remporte un concours de beauté à Vienne. À cette période, elle s’intéresse déjà au théâtre et au cinéma. Inutile de vous dire que la jeune femme est ravissante et intelligente. Comme me le mentionnait notre collègue Céline, certaines ont tout pour elles.

En 1927 elle assistera à la projection du film Metropolis de Fritz Lang, qui sera un moment décisif dans son désir de devenir actrice.

La jeune Hedwig Kiesler

C’est ainsi qu’à l’âge de 16 ans, elle se présente aux studios Sascha de Vienne. Il faut dire que nous sommes en pleine crise des années 30 et celle-ci a grandement dégradé la situation financière de la famille, alors aisée. La jeune fille abandonnera les études au profit du septième art.

S’en suit un début de carrière qui la mènera en Allemagne, en Tchécoslovaquie et, suivant un mariage contraignant, elle se réfugiera en Suisse. Elle sera absente des écrans pour une période de deux années. Par ailleurs, étant de descendance juive de par son père, elle doit fuir l’Allemagne nazie.

Après quelques rencontres houleuses, dont nous passerons les détails, elle entamera sa carrière américaine en 1938 en obtenant un contrat de sept ans avec la Metro-Goldwyn-Mayer (MGM). C’est à ce moment qu’elle décide de changer son nom pour Hedy Lamarr sous la suggestion du responsable publicitaire de la MGM. « Hedy » est le diminutif de son prénom Hedwig et Lamarr aurait pour origine sa croisière « en mer » à bord du paquebot le Normandie.

Carrière et activités scientifiques

Après son contrat de sept ans à la MGM, Hedy quitte celle-ci et crée sa propre compagnie de production avec Jack Chertok. Outre une carrière cinématographique florissante, Hedy Lamarr a d’autres centres d’intérêt. Elle est passionnée de design et elle est inventrice autodidacte talentueuse. De son propre aveu, elle a mentionné que les idées lui venaient tout naturellement. Elle sera ainsi inventrice tout au long de sa vie.

C’est ainsi qu’elle travaille sur diverses inventions, même sur les plateaux de tournage entre deux scènes. Elle imaginera un feu de circulation amélioré, puis un comprimé qui se dissout dans l’eau pour créer une boisson gazeuse aromatisée.

Hedy Lamarr (1940)

À la fin des années 30, elle participe à des accords d’armes avec son mari de l’époque, le marchand d’armes Fritz Mandl. De ces réunions, elle apprend que la marine américaine cherche un moyen de guider une torpille, alors qu’elle court sous l’eau. La radiocommande n’est pas une option, puisque pouvant être bloquée par l’ennemi.

C’est ainsi qu’en compagnie d’un ami, le pianiste George Antheil, elle élabore son idée de guidage par saut de fréquences, le tout basé sur des travaux antérieurs d’Antheil concernant la synchronisation de saut de notes entre différents pianos mécaniques qu’il avait dû mettre au point pour le film Ballet Mécanique.

Suivant les recommandations du National Inventors Council, elle déposera une demande de brevet en 1941 pour un système secret de communication qu’elle obtiendra au numéro US2292387A sous le nom de Markey Hedy Kiesler, une erreur mélangeant son prénom de scène et son véritable nom de famille. Ce brevet sera le seul déposé par Mme Lamarr. Toutefois, cette invention sera rendue libre de droits pour l’armée des États-Unis.

Ce système utilise un principe nommé l’Étalement de spectre par saut de fréquence (FHSS). Toutefois, il faut reconnaître que l’idée maîtresse avait déjà été énoncée en 1907 par le physicien allemand Jonathan Zenneck. Mais, cette fois, il fallait aider les alliés sur des technologies militaires contemporaines. De plus, Lamarr et Antheil n’auraient pas été au fait de ces travaux lors de leur création.

L’étalement de spectre par saut de fréquence

Une idée qui met du temps à être comprise

Lorsque l’invention est présentée à la Marine américaine, l’idée est tellement novatrice qu’elle n’en saisit pas immédiatement l’importance. Celle-ci la rejette, la jugeant trop complexe pour tenir dans une torpille. Cette décision cessera la poursuite du développement par nos deux protagonistes.

Plus tard, les progrès de l’électronique feront en sorte que le procédé sera utilisé par l’armée américaine lors de la crise des missiles de Cuba en 1962.

Lorsque le brevet tombera dans le domaine public en 1959, cette invention sera utilisée par les fabricants de matériels de transmission, plus particulièrement depuis les années 80.

En 1973, les fondateurs de la première « Journée nationale de l’inventeur » publient un communiqué de presse avec les noms d’inventrices où figure Hedy Lamarr. À l’âge de 59 ans, Hedy ignorait jusqu’alors que son brevet avait été utilisé. Elle entame des poursuites pour obtenir une compensation financière pour son invention, alors estimée à 30 milliards de dollars ! Elle n’en reçut pas le moindre centime, ignorant qu’à l’époque où le brevet avait été déposé, la législation américaine n’accordait qu’un délai de six ans après le dépôt du brevet pour en réclamer les droits. Nous sommes 26 ans trop tard.

Pour en revenir à son invention, le FHSS est également utilisé pour les systèmes de positionnement par satellites (GPS, GLONASS), les téléphones portables, les liaisons militaires chiffrées, les communications de la NASA et certains équipements de communication sans-fil (Wi-Fi) et Bluetooth. Comme je vous le mentionnais en début d’article, son invention initiale a indirectement impacté l’univers informatique.

Notez que le FHSS ne doit pas être confondu avec l’étalement de spectre à séquence direct (DSSS), inventé par le Suisse Gustav Guanella et qui est également utilisé pour les réseaux sans-fil, dont la norme IEEE 802.11b.

Vie personnelle

Hedy Lamarr aura eu une vie personnelle pour le moins houleuse. Mariée six fois et ayant eu de nombreuses relations, elle avouera elle-même avoir de grands besoins à combler. De ses unions, elle a eu deux enfants; Denise et Anthony, alors mariée à l’acteur britannique John Loder (1943-1947).

À la fin des années 50, avec son mari William Howard Lee, Lamarr a conçu et développé la station de ski Villa LaMarr Ski Resort à Aspen au Colorado. Ce dernier conservera le complexe lors de leur divorce.

Après son dernier divorce en 1965, elle restera célibataire. Elle vivra recluse pendant de nombreuses années dans sa résidence de Casselberry en Floride.

Toujours soucieuse de son image et de son apparence, Hedy Lamarr décède à sa résidence, dans l’isolement, le 19 janvier 2000 à l’âge de 85 ans.

Hommages et reconnaissances

En plus d’une riche filmographie, Hedy Lamarr a reçu nombre de distinctions :

  • En 1997, elle est conjointement honorée avec George Antheil par le Pioneer Award de l’Electronic Frontier Foundation pour leur travail sur le FHSS. Il s’agit d’une distinction annuelle honorant les personnes ayant contribué de façon significative à l’autonomisation des individus grâce aux technologies.
  • En 1998, elle reçoit la médaille Viktor Kaplan de l’Association autrichienne des titulaires de brevets et inventeurs.
  • En 2003, elle figure sur la première couverture de Dignifying Science : Stories About Women Scientists, un livre honorant les femmes de science sous forme de bandes dessinées.
  • Depuis 2006, une rue porte son nom, la Hedy-Lamarr-Weg, dans le 12e district de Vienne.
  • En 2014, L’Institute for Quantum Optics and Quantum Information (IQOQI) a installé un télescope quantique sur le toit de l’Université de Vienne, qui a été nommé en son honneur.
  • Google l’a honoré à deux reprises, soit en 2015 et en 2023, pour son 101e et son 109e anniversaire de naissance avec un Google Doodle en mettant respectivement en évidence sa carrière cinématographique, puis son travail scientifique.
  • L’astéroïde 32730 Lamarr a été nommé en son honneur.

Comme on dit dans la vie; il y a un temps pour chaque chose. Parfois, des inventions brillantes sont en avance sur leur époque. Bien que sa principale invention ait nécessité du temps pour indirectement impacter le domaine informatique, je crois qu’il n’en demeure pas moins important de souligner l’apport au monde technologique d’une grande dame au parcours atypique comme Hedy Lamarr.

En terminant, je tiens à remercier notre collègue Céline Dufresne pour cette suggestion que j’avais oublié dans ma liste des grandes dames.

Informatiquement vôtre,

Daniel Vinet

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