A:, B:, C:\ une petite histoire des lecteurs

Daniel Vinet
Daniel Vinet

Si vous êtes comme moi, un utilisateur informatique de longue date, vous vous rappelez sûrement de l’utilisation des lettres A:\, B:\ etc. Celles-ci identifiaient les lecteurs de disquette sous le système d’exploitation (OS) MS-DOS (Microsoft Disk Operating System), le premier étant A, le second B, car à cette époque, nous fonctionnions avec un ou deux lecteurs de disquettes.

Ensuite, lorsque le prix des disques durs s’est « démocratisé », suivi des lecteurs de disques compacts (CD), nous avons continué avec les lettres C et D.

Cette utilisation s’est poursuivie avec Windows. Toutefois, saviez-vous que celle-ci demeure aujourd’hui par simple rétrocompatibilité? Mais, d’où vient cette nomenclature et où en sommes-nous aujourd’hui ? Dans cet article, nous allons explorer cette histoire en plus de jeter un bref éclairage sur les autres façons d’identifier un lecteur ou un volume.

Quelle est l’origine de ces lettres ?

Il faut remonter avant la création de la famille des OS de type DOS (Disk Operating System), soit en 1967, à l’époque de l’OS CP/CMS d’IBM, lui-même issu du prototype CP-40. Ceux-ci équipaient les ordinateurs centraux de type System/360 d’IBM. Ces OS utilisaient une nomenclature à lettre.

IBM 360 (Source : Wikipédia)

Du côté micro-ordinateur, il faut attendre la sortie de CP/M (Control Program/Monitor), un système d’exploitation également en ligne de commande, c’est-à-dire en mode texte uniquement, créé en 1974 par Gary Kildall, le fondateur de l’entreprise informatique Digital Research. CP/M était inspiré du système CP/CMS d’IBM, mais plus largement de l’OS TOPS-10 en utilisation sur les ordinateurs PDP-10  de la firme DEC (Digital Equipment Corporation) à la fin des années 60.

CP/M et l’utilisation de lettres pour identifier les lecteurs

Pour information, l’entreprise Digital Research a également donné naissance à l’environnement graphique GEM (Graphics Environment Manager) que j’ai personnellement utilisé sur un ordinateur Compatible PC. GEM est également devenu un OS complet avec l’ajout de la couche TOS (The Operating System), conjointement développé avec Atari et propulsant les ordinateurs Atari ST au milieu des années 80.

Gem Desktop (image : Wikipedia)

Pour en revenir à CP/M, petite anecdote, lors de la mise en marché du premier IBM PC, l’entreprise IBM avait songé à CP/M comme OS pour son premier ordinateur personnel. Toutefois, un différend entre Digital Research et IBM a fait en sorte que cette dernière s’est tournée vers Microsoft qui n’offrait pas d’OS à cette époque.

Ce choix d’IBM aura un impact majeur sur Digital Research. Neuf ans plus tard, M. Kildall cédera son entreprise à Novell, une entreprise qui avait le vent dans les voiles à cette période dans le monde des réseaux informatiques.

Autre anecdote, MS-DOS n’est pas la création de Bill Gates, mais plutôt le résultat de l’acquisition de QDOS ou 86-DOS (Quick and Dirty Operating System) auprès de la firme Seattle Computer Products (SCP), l’une des premières entreprises à créer des ordinateurs sous processeur 8086 d’Intel. SCP devait utiliser CP/M pour son ordinateur, mais, comme ce dernier tardait à sortir, SCP a décidé de développer son propre OS en se basant sur la documentation du CP/M.

Ordinateur SCP-079 de Seattle Computer Products

Bill Gates et son comparse Paul Allen, ayant une entente avec IBM pour fournir un système d’exploitation qu’ils n’avaient pas, se sont tournés vers SCP pour acheter une licence de QDOS, une solution toute faite qu’ils pouvaient modifier et fournir à IBM dans les délais impartis.

Lors des négociations avec SCP, Gates n’a pas dit mot sur cette entente avec IBM. Microsoft a d’abord payé 25 000$ US pour une licence QDOS. Puis, voyant les troubles potentiels du rôle d’intermédiaire qu’elle jouait entre IBM et SCP, Microsoft a acquis le produit pour 50 000$ additionnels. Ceci simplifiait les choses pour Gates, Allen et leur entreprise naissante, Microsoft.

Le premier IBM PC avec ses deux lecteurs de disquettes

En ce qui concerne SCP, celle-ci a disparu suivant la sortie du IBM PC, qui a littéralement pris le marché à cette époque. De son côté, Microsoft n’avait qu’à changer le nom de QDOS pour PC-DOS (IBM Personal Computer Disk Operating System), selon les termes de l’entente, et faire quelques modifications afin de vendre des licences à IBM.

IBM PC-DOS à la sortie du premier IBM PC.

Le coup de génie de Bill Gates a justement été sur ce point : vendre des licences et non le produit à IBM, ce que cette dernière a accepté. Première erreur d’IBM. De plus, Gates a exigé la liberté de pouvoir vendre des licences, sous forme MS-DOS, à d’autres fabricants d’ordinateurs. IBM a aussi accepté. Seconde erreur d’IBM.

Résultat : les PC compatibles ont pris le marché et, depuis 2005, année où elle a vendu sa division à Lenovo, IBM ne fabrique plus de PC. Ce coup de maître a mené Microsoft au succès que nous connaissons tous aujourd’hui.

Ici, je vous épargne les poursuites entre Digital Research, SCP et Microsoft au sujet de la famille DOS qui se ressemblent beaucoup, le premier accusant le second de plagiat et celui-ci accusant Microsoft d’une entourloupette pour obtenir QDOS à bas prix afin de lui permettre de s’approprier le droit de vendre des licences, chose que SCP aurait pu faire directement auprès d’IBM. Qui sait, nous aurions peut-être SCP à la place de Microsoft aujourd’hui.

Ainsi, la nomenclature des lecteurs à lettres alphabétiques que nous connaissons remonte à loin, soit la fin des années 60 pour les ordinateurs centraux, et au début des années 70 avec CP/M pour l’ordinateur personnel.

Toutefois, cette façon de fonctionner est plutôt isolée du reste de la planète. En effet, tous les autres OS utilisent une tout autre façon d’adresser des lecteurs.

Comment fonctionne le reste de la planète informatique ?

Les OS tels que Linux, macOS et Unix, les deux premiers découlant ou étant largement inspirés du dernier, utilisent ce que nous nommons des volumes. Nous les nommerons la famille Unix.

Les lecteurs à lettre alphabétique tels que nous venons de le voir n’existent pas et n’ont jamais existé dans la famille Unix.

Autre différence, les OS de Microsoft ont toujours utilisé les deux points et la barre oblique inversée « :\ » pour le lecteur, puis les dossiers, alors que tous les autres utilisent simplement la barre oblique « / ».

Voici deux exemples simples pour accéder à un fichier nommé MonFichier.txt, situé sur un disque dur, dans un sous-dossier (Dossier2 contenu dans Dossier1) :

Avec les OS de Microsoft, en supposant que celui-ci est sur le disque dur principal, il prend la lettre C :

            C:\Dossier1\Dossier2\MonFichier.txt

Par ailleurs, cette nomenclature limite le nombre de lecteurs à 26, soit de A:\ à Z:\ et oui, certains utilisateurs atteignent cette limite, surtout en entreprise. Je me souviens que nous jonglions avec cette limitation au niveau des lecteurs réseau selon les clientèles que nous desservions, leurs besoins et leurs bases de données spécifiques. Il fallait tenir un catalogue pour ne pas se tromper dans les profils de clientèle. Toute une aventure, croyez-moi.

Avec la famille Unix, le nom attribué à l’unité lors du formatage sera généralement le même pour y accéder. Nous supposerons ici le nom Disque_dur. Ces OS utilisent ce que nous nommons un point de montage (mount point). Ces derniers sont considérés des volumes, et non pas des lecteurs. Ils sont affichés dans le dossier nommé, soit Volumes sous macOS, soit mnt (pour mount) sous Linux et Unix:

            /Volumes/Disque_dur/Dossier1/Dossier2/MonFichier.txt

Vous noterez que cette nomenclature ne souffre pas de la limite que nous avons vue précédemment.

Qu’est-ce que DOS offre à ce niveau ?

MS-DOS offre également des possibilités équivalentes au montage de volumes à l’aide des commandes JOIN et SUBST, mais celles-ci ne sont pas natives de DOS. Ce sont des commandes externes qui permettent le montage de volume offrant ainsi une compatibilité avec l’autre monde, soit la famille Unix.

Où en est Microsoft de nos jours ?

Si vous vous souvenez, en début d’article, je mentionnais que Microsoft gardait les lecteurs à lettre pour la rétrocompatibilité, même si les disquettes ont disparu du marché. Ceci veut donc dire que Microsoft utilise en parallèle une autre nomenclature.

En fait, pour comprendre l’autre nomenclature, il faut s’intéresser à l’OS Windows NT et l’introduction du système de fichiers NTFS (New Technology File System) avec l’espace de noms interne nommé « noms NT » (NT namespace).

Pour information, un système de fichiers est la structure utilisée pour organiser, écrire et retrouver des fichiers sur une unité de stockage. Comme mentionné précédemment, celui-ci est choisi lors du formatage de cette unité.

Avant la venue de NTFS, l’autre format utilisé, et créé par un consortium incluant Microsoft, était la famille FAT (File Allocation Table) en version FAT12, FAT16, FAT32 et, en 2006, exFAT. Ces deux derniers sont toujours en utilisation, par exemple, lorsque vous achetez une clé USB ou une carte mémoire pour une caméra numérique. Celles-ci sont souvent formatées FAT32 ou exFAT.

Ainsi, en 1993, Microsoft dévoilait son nouvel OS de serveurs, Windows NT 3.1, qui introduit une seconde couche de nomenclature au système de fichier en vogue. Par ailleurs, les limitations de taille traditionnelle de 4 gigaoctets pour un fichier et de 2 téraoctets pour les disques durs ont disparu avec l’introduction de NTFS. En sa dernière mouture, cette limitation a été portée à 8 pétaoctets pour un seul fichier et à 16 exaoctets pour la taille de l’unité de stockage. Aussi bien dire qu’il n’y a plus vraiment de limites.

Avec NTFS, Microsoft a introduit quatre nouveaux types de liens :

  • Les liens réels (hard link) utilisés pour créer des noms multiples pour un même fichier.
  • Les liens symboliques utilisés pour créer des points de montage entre unités de stockage.
  • Les points de montage (mount point) créent un nom pour identifier une unité de stockage (similaire à la famille Unix).
  • Les points de jonction utilisés pour créer un nom vers un dossier exclusivement sur un disque formaté NTFS ou ReFS (Resilient File System, créé en 2012 pour les serveurs Microsoft).

Sans entrer dans les détails techniques, il est possible de visualiser les jonctions créées par Windows pour son fonctionnement sur votre ordinateur.

Comment visualiser les points de jonction et les liens symboliques sur Windows ?

Pour visualiser ses liens, nous allons faire un petit tour sous le capot de Windows. Rien de compliqué, je vous rassure.

  • Sur votre clavier, utilisez les touches Windows + la lettre « R ».
  • Dans la fenêtre qui s’ouvre, entrez cmd suivi de la touche Entrer. Il s’agit de l’invite de commande, c’est comme aller visiter Windows sous le capot.
  • Dans la fenêtre de la console qui s’ouvre, entrez la commande suivante :

dir  /AL

Vous aurez un résultat similaire à celui-ci avec la mention <JUNCTION> qui vous indique les jonctions utilisées par Windows. Si vous avez également des liens symboliques, ceux-ci porteront la mention <SYMLINK>. Dans mon cas, je n’ai pas de SYMLINK.

Nous pouvons citer le dossier Documents comme exemple de jonction. Windows crée une jonction nommée « Mes documents » qui pointe vers votre dossier situé en lien physique à C:\Users\<votre nom d’utilisateur>\Documents.

Nous pouvons voir que, même si elle est imperceptible pour l’utilisateur, la nomenclature est bien en utilisation sur notre ordinateur. Toutefois, en ce qui concerne la plupart d’entre nous, nous continuons à utiliser les bons vieux lecteurs à lettre.

Voilà pour la petite histoire des lecteurs de disque. J’espère que vous avez eu autant de plaisir à lire cette petite tranche d’histoire que j’ai eu à l’écrire.

Informatiquement vôtre,

Daniel Vinet

4 réflexions sur « A:, B:, C:\ une petite histoire des lecteurs »

  1. Daniel, tu es un véritable « encyclopédie informatique ». Quel privilège nous avons au Club, de recevoir toutes ces informations.

    Contente de connaître l’histoire des « lettres. Même si on n’utilise plus de disquettes, les clés USB et disque durs externes s’affichent toujours avec une lettre alétoire, qui change selon le nombre de support branché sur notre PC.

    1. Bonjour, Céline, et merci pour ton commentaire. J’apprécie beaucoup! Ça me fait plaisir de partager et, à travers ces articles, j’en apprends aussi parce que je ne sais pas tout, alors je fais des recherches. Merci encore.

  2. Incroyable! Super, c’est génial comme tour d’ horizon et description. HA! LÀ !
    Ce que j’ai appris comme connaissances, très contente vraiment. Gros merci !
    J’étais vraiment ignorante de ce côté là…

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