Les Grandes Dames de l’informatique – Kathleen Booth

Daniel Vinet
Daniel Vinet

Dans ce troisième volet sur les grandes dames de l’informatique, nous nous intéresserons à une autre pionnière de cette discipline, alors naissante, Kathleen Booth.

Qui est Kathleen Booth ?

Kathleen Hylda Valerie Britten, naît le 9 juillet 1922 à Stourbridge, Worcestershire, comté de la célèbre sauce, en Angleterre. Elle grandit dans le West Midlands et fréquenta la King Edward VI Grammar School for Girls à Birmingham.

Plus tard, elle étudiera au Royal Holloway University of London où elle obtiendra un baccalauréat en mathématique en 1944. Elle poursuivra au King’s College London, en parallèle à son travail, où elle obtiendra un doctorat en mathématique appliquée en 1950.

Bref, nous avons une autre bolée des maths !  Quand je vous dis que les mathématiques et l’informatique sont intimement liés, ce n’est pas une blague.

Parcours et carrière de Kathleen Booth

Dès la fin de son baccalauréat en 1944, elle obtient un poste d’officier scientifique junior au Royal Aircraft Establishment, le premier institut de recherche en aéronautique du Royaume-Uni. Elle y restera deux ans.

Par la suite, Mme Booth travaille au Birkbeck College de 1946 à 1962. Elle est assistante de recherche auprès d’Andrew Donald Booth, un ingénieur électrique, un physicien, un informaticien et l’un des premiers développeurs de la mémoire à tambour magnétique pour ordinateurs. Il est surtout connu pour l’algorithme de multiplication de Booth, un algorithme de calcul binaire.

Les deux convolent en justes noces en 1950, la même année où Kathleen obtient son doctorat. Le couple aura deux enfants.

Un séjour marquant aux États-Unis

En 1947, Kathleen et Andrew entreprennent un voyage aux États-Unis au cours duquel ils rencontrent John Von Neumann à la Princeton University. M. Von Neumann est l’un des scientifiques ayant travaillé au projet Manhattan, projet qui a mené à la création de la bombe atomique. M. Von Neumann est multidisciplinaire. Toutefois, en ce qui a trait au volet informatique, sa contribution est majeure. Il est le père de l’architecture utilisée dans la quasi-totalité des ordinateurs modernes, soit l’architecture de Von Neumann.

Architecture de Von Neumann

Pendant ce séjour aux États-Unis, puis leur retour en Angleterre, Kathleen et Andrew écrivent le General Considerations in the Design of an All Purpose Electronic Digital Computer, ouvrage fortement influencé par les échanges avec Von Neumann, décrivant les modifications à leur projet d’ordinateur, alors nommé A.R.C. (Automatic Relay Computer) et qui donnera naissance à l’A.R.C. 2, puis à la série APE(X)C (All Purpose Electronic (X) Computer). Ceux-ci sont conçus par Andrew et construits par Kathleen et son assistante, Xenia Sweeting. Quelle belle équipe !

Kathleen et Xenia travaillant l’ordinateur A.R.C.

Tout au long de sa carrière, Kathleen Booth publiera les fruits de son travail sur les ordinateurs A.R.C. et APE(X)C. Elle est également coautrice du livre Automatic Digital Calculator, considéré comme un ouvrage pivot sur le développement des premiers calculateurs numériques.

Kathleen et Andrew Booth travaillant sur leur ordinateur

Les créations de Mme Kathleen Booth

En 1947, Kathleen et Andrew publient Coding for A.R.C. dans lequel nous y trouvons du code dans ce qui est considéré comme les prémices du langage Assembleur. Celui-ci est évidemment spécifique à l’ordinateur britannique A.R.C.

Exemple de programme « Hello World » en Assembleur

L’Assembleur est un langage dit de bas niveau, c’est-à-dire qu’il fournit peu d’abstractions pour le processeur tout en étant lisible par un humain par rapport au langage machine compris par l’ordinateur, mais difficilement compréhensible pour nous.

En plus du langage Assembleur, Mme Booth a cocréé l’architecture de programmation ainsi que sa documentation technique fondamentale.

Bien que le nom de Nathaniel Rochester soit souvent mentionné comme créateur du langage Assembleur, celui-ci était conçu pour l’IBM 701 dont il était l’architecte en chef.  Sa version du langage n’a été produite qu’en 1954. Nous attribuons donc la « maternité » du langage Assembleur à Kathleen Booth.

Petite précision, le terme « Assembleur » est utilisé à la fois pour désigner le langage et le programme qui le traduit. On parle ainsi de programmation en Assembleur. Il faut également savoir qu’il n’y avait pas uniformité dans les Assembleurs de l’époque, chacun contenant un jeu d’instructions spécifiques à la machine sur laquelle il devait fonctionner.

De 1947 à 1953, le couple Booth produira trois ordinateurs; l’A.R.C., l’A.R.C.2 nommé SEC (Simple Electronic Computer) et l’APE(X)C. Ce dernier a été commercialisé en 1951 sous le nom Hollerith Electronic Computer (HEC) par la British Tabulating Machine Company (BTM).

L’ordinateur HEC conçu par les Booth (image : Wikipédia)

Vie personnelle

Kathleen Booth était connue pour être une fan avide de musique. Malheureusement, elle perdit l’audition dans la trentaine après un traitement antibiotique à la Streptomycine reconnu pour contrer la tuberculose et l’agent infectieux de la peste. Des troubles de la vue et des effets toxiques sur l’oreille interne font partie des effets secondaires reconnus.

En 1962, la famille Booth quitte le Birkbeck College, déménage au Canada et s’établit en Saskatchewan, où Kathleen devient chercheuse, conférencière et professeure agrégée à l’Université de Saskatchewan, puis à l’Université de Lakehead de 1972 à 1978, année à laquelle le couple prendra sa retraite et déménagera en Colombie-Britannique.

La retraite n’est pas synonyme d’inactivité, nous en savons quelque chose. Les Booth lancent une entreprise de conseil qui travaille avec le ministère canadien de la Défense nationale et l’Institut des sciences océaniques sur la modélisation et les effets acoustiques du bruit de la navigation maritime sur la communication des mammifères marins.

Kathleen Booth s’éteint à l’âge honorable de 100 ans, le 29 septembre 2022. Son époux l’aura précédé 13 ans plus tôt à l’âge de 91 ans.

Hommages et reconnaissances

Kathleen Booth est reconnue comme pionnière du langage Assembleur. Elle est également reconnue pour ses publications faisant avancer la science informatique ainsi que sa contribution à l’architecture de John Von Neumann.

Elle est également reconnue pour son travail sur la conception et la réalisation des premiers ordinateurs britanniques.

Une conférence annuelle porte son nom, la « Andrew and Kathleen Booth Lecture ».

Rendons hommage à une autre grande dame qui a apporté une importante contribution à l’avancement de l’informatique.

Informatiquement vôtre,

Daniel Vinet

6 réflexions sur « Les Grandes Dames de l’informatique – Kathleen Booth »

  1. Encore une merveilleuse histoire à recoller auprès de mots, noms ou expressions qu’on a toujours utilisés sans en chercher la provenance, ou, tout au moins, l’origine. Merci Daniel de combler ces lacunes. Et une félicitation posthume à Kathleen !

  2. Wow! Quelle belle découverte que cette Kathleen Booth! Et dire qu’elle est décédée récemment, et comme résidente canadienne en plus.

    C’est donc de ce couple que vient l’origine du fameux « Hello Word ».

    Merci Daniel, tu es un excellent professeur d’histoire de l’informatique.

    1. Bonjour, Céline, et merci pour ton commentaire que j’apprécie toujours. Je ne crois pas que ce soit l’origine du fameux « hello world », mais ce petit programme demeure un incontournable dans toute étude d’un langage, je dirais plus par tradition que par réel apprentissage. Celui que je donne dans mon article n’est qu’un exemple en assembleur moderne.

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