Petite histoire des interfaces graphiques – partie 3 de 3

Daniel Vinet
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La première partie de cette histoire des interfaces graphiques est disponible ici alors que la deuxième se retrouve ici.

Dans cette troisième et dernière partie, nous poursuivons notre récit vers d’autres interfaces graphiques ayant marqué l’histoire et l’évolution de l’informatique.

BeOS

Fondée en 1991 par le français Jean-Louis Gassée, un ancien cadre de chez Apple, l’entreprise Be inc. s’annonçait prometteuse. Financée en partie par Seymour Cray, le créateur des puissants ordinateurs Cray, l’entreprise Be a développé un système d’exploitation, BeOS, entièrement rédigé en langage C++. Celui-ci devait fonctionner sur des ordinateurs propriétaires, les BeBox.

Ordinateur BeBox

Mais voilà, le succès n’a pas été au rendez-vous pour les ordinateurs, ceux-ci étant trop spécialisés, le marché n’y était tout simplement pas. Be est alors devenue une entreprise logicielle. Son système d’exploitation était remarquable, performant et séduisant. Il a même été en lice pour remplacer le système Mac OS Classic d’Apple.  Toutefois, n’arrivant pas à s’entendre sur le prix et la valeur de l’entreprise, Apple s’est tournée vers NeXT Computer Inc pour l’acquérir, évaluant que celle-ci représentait un bien meilleur choix.

BeOS a également été porté sur les ordinateurs personnels dits PC sous Intel et l’entreprise a essayé de se mesurer à Microsoft en voulant faire empaqueter son système d’exploitation à même les ordinateurs livrés par les fabricants, ce que nous appelons dans le jargon OEM, pour Original Equipment Manufacturer (fabricant d’équipements d’origine). Toutefois, Microsoft n’est pas du genre à se laisser faire.

Microsoft est une entreprise très agressive en affaires. Faites une simple recherche sur Internet avec les termes « Microsoft concurrence déloyale » et vous prendrez la mesure de la chose. Bref, le fait est que Be a poursuivi Microsoft sur ce chef, ce qui s’est conclu par une entente hors cour de 23,3 millions de dollars en faveur de Be.

BeOS et son interface graphique séduisante pour l’époque

À la fin de l’aventure de Be inc., BeOS était même offert gratuitement à l’achat d’un magazine technologique, ce qui m’a permis de l’essayer sur mon ordinateur de l’époque. Je me souviens avoir apprécié sa rapidité et son apparence. Malheureusement, le manque de support des fabricants de logiciels ne pouvait qu’annoncer une courte agonie.

Jobs, NeXT et NeXSTEP

Hé oui, encore Steve Jobs et une autre invention. En fait, celle-ci est née par la force des événements. Je vous explique.

En 1985, Steve Jobs se fit évincer de sa propre compagnie Apple qu’il avait cofondée avec Steve Wozniack, le conseil d’administration s’étant rangé du côté du président à l’époque, John Sculley, ancien président de Pepsi Cola que Jobs avait lui-même débauché.

D’ailleurs, petite anecdote en passant, lorsque Jobs a rencontré Sculley afin de le persuader de venir diriger Apple, ce dernier n’était vraiment pas convaincu. C’est alors que Jobs lui a lancé cette phrase qui est devenue célèbre : « Vous comptez vendre de l’eau sucrée toute votre vie ou voulez-vous changer le monde avec moi ? »

Maintenant poussé en dehors d’Apple, Jobs ne perd pas de temps et fonde la même année l’entreprise NeXT Computer Inc. Celle-ci sera à l’origine d’ordinateurs surnommés « The Cube » et de l’innovant système d’exploitation NeXTSTEP. Comme les ordinateurs ne se vendaient pas très bien, l’entreprise prit, elle aussi, un virage logiciel et le NeXTSTEP fut porté sur d’autres plateformes, dont les ordinateurs PC compatibles.

NeXTSTEP et son interface graphique

Autre petite anecdote au passage, c’est sur un ordinateur NeXT que Tim Berners-Lee développa le World Wide Web, le fameux « www » que nous utilisons en début d’adresse d’un site Internet.

Avançons onze années plus tard, en 1996. Voilà qu’Apple est en sérieuse difficulté financière, Microsoft y injectera même 150 millions de dollars pour la garder en vie, allez savoir pourquoi. Apple était également en recherche d’un nouveau système d’exploitation plus performant. Pour faire une histoire courte et malgré les difficultés financières, Apple racheta NeXT, Jobs devint conseiller, puis président-directeur général par intérim l’année suivante et le système d’exploitation NeXTSTEP devint Mac OS X, maintenant connu sous le nom macOS. En ce qui concerne les ordinateurs NeXT, ceux-ci disparurent du marché. Voilà que Steve Jobs était de retour au bercail pour donner un nouveau souffle de vie à l’entreprise qu’il avait fondée et la ramener sur la voie du succès.

Sun Solaris

Conçus par des gradués de l’Université Stanford à Palo Alto en Californie, ceux-ci avaient pour objectif de créer un poste de travail personnel dédié à la conception assistée par ordinateur (CAO). De ce projet est née l’entreprise Sun Microsystems, le nom Sun étant un acronyme de Stanford University Network.

Sun a produit le système d’exploitation Solaris et son interface graphique était soignée. Fait à noter, nous devons à Sun quelques inventions importantes, dont le langage de programmation Java, le système de fichiers en réseau NFS et le système de fichier ZFS utilisé, entre autres, par Linux.

Sun Solaris version 10 et son interface graphique

Victime de la bulle Internet du début 2000 et d’un fort endettement huit ans plus tard, ces deux événements auront raison de l’entreprise qui sera rachetée en 2009 par Oracle Corporation, compagnie spécialisée dans les bases de données.

IBM et OS/2

L’histoire du système d’exploitation OS/2 de IBM vaut à elle seule un roman. Développé conjointement par Microsoft et IBM en 1987, ce système d’exploitation nouvelle génération (Operating System/2) a été créé afin de tirer pleinement avantage de la nouvelle lignée d’ordinateur personnel d’IBM nommée PS/2 (Personal System/2) qui a amené un certain nombre d’innovations à l’époque.

La première mouture de OS/2 ne comptait aucune interface graphique. Ce n’est qu’un an plus tard que fut introduit le Presentation Manager. Quoique peu séduisant à ses débuts, celui-ci évolua au fil des versions.

IBM OS/2 et son interface graphique Presentation Manger en version 1.3

Fait à noter, cette base graphique servait également à Microsoft pour Windows 2.0. Bref, les deux interfaces graphiques étaient intimement liées, les deux entreprises fournissant le code nécessaire à sa réalisation.

Mais voilà, au fil du temps des divergences irréconciliables apparurent dans la conception des API (Application Programming Interface). Une API est essentiellement une base logicielle de programmation servant de façade afin d’offrir des services aux autres logiciels s’exécutant dans un environnement donné.

Du moins, c’est la raison officielle qui fut donnée. Dans les faits, IBM n’aimait pas que Microsoft utilise les travaux communs pour son propre système d’exploitation graphique Windows.

En 1992, l’inévitable survint, IBM et Microsoft se séparèrent, la première poursuivant le développement de OS/2, la seconde concentrant ses énergies sur ce qui allait devenir Windows 3.0, puis 3.1 et Windows NT pour les serveurs informatiques.

Toutefois, cette séparation prit une tournure de compétition et d’affrontement direct. Lors du lancement de OS/2 Warp 3.0, celui-ci fut disponible avant Windows 95.

Lors de sa campagne publicitaire, IBM indiquait clairement que ce système d’exploitation était « un meilleur DOS que DOS et un meilleur Windows que Windows ». Le nom de code du projet Windows 95 était « Chicago ». Évidemment, comme IBM est à New York, ces derniers ne se sont pas gênés pour indiquer dans leur publicité « Nous n’avons pas le temps d’attendre pour Chicago, nous sommes à New York ici ! »

IBM OS/2 Warp et son interface graphique

J’ai été utilisateur de OS/2 quelques années. En sa version Warp, je pouvais faire fonctionner des logiciels conçus pour OS/2, DOS et même pour Windows 3.1. Plutôt impressionnant pour l’époque.

Bien que OS/2 fût une merveille technologique, le manque d’engouement du public pour un système d’exploitation dispendieux, mal supporté par les développeurs et surtout mal publicisé par IBM a eu raison du produit, Microsoft tenant le haut du pavé avec sa combinaison MS-DOS/Windows. De son côté, Microsoft a rarement manqué une mise en marché, ce qui a fait longtemps dire dans le milieu informatique que ce n’est pas nécessairement le meilleur qui se retrouve au sommet.

Pour les intéressés, OS/2 persiste toujours sous la forme de ArcaOS (anglais) dont vous trouverez des informations sur le site qui lui est dédié, Arca Noe.

Linux et ses diverses interfaces graphiques

Je peux comprendre la réticence des gens à utiliser Linux, car la première question qui se pose est ; quelle distribution choisir ? Pour vous donner une idée de toutes les distributions Linux qui ont existé et ceux qui existent encore, je vous invite à visualiser cette page Wikipédia, un graphique y est disponible à droite de la page. Avec le nombre impressionnant de versions et de dérivées, vous comprendrez rapidement pourquoi trop de variété peut devenir problématique pour un simple utilisateur.

Il existe plusieurs interfaces graphiques dans le monde Linux. Toutefois, nous pouvons en dégager deux principales qui sont utilisées; GNOME (GNU Network Object Model Environment) et KDE (Kool Desktop Environment). Parmi les autres dignes de mention, notons Cinnamon, MATE, LXQt et Xfce.

Interface graphique GNOME en version 3.x

Faits à noter, les interfaces MATE et Cinnamon sont nées du changement ergonomique important entrepris par le projet GNOME lors de la sortie de la version 3 que vous voyez en image ci-haut. De nombreux utilisateurs insatisfaits de ce changement ont entrepris de poursuivre le développement de GNOME en version 2, sous le nom MATE d’un côté et Cinnamon du côté de Linux Mint.

L’apparence de ces nouvelles interfaces graphiques est plus proche de l’apparence de Windows, tout comme KDE, d’ailleurs. Il faut dire que GNOME a pris une tangente unique dans le monde des interfaces graphiques que beaucoup n’apprécient pas dont moi, votre interlocuteur.

Interface graphique KDE

C’est là toute la beauté du monde Linux; quelque chose ne vous plaît pas ? Dites-vous que vous avez d’autres choix. Pour les plus aventureux d’entre nous, vous pouvez démarrer votre propre projet en code source ouvert (Open Source) et le proposer à la communauté tout en sollicitant leur collaboration, chose impossible avec des systèmes d’exploitation tels que Windows et macOS.

Fin de la belle aventure des interfaces graphiques

Voilà qui fait le tour des interfaces graphiques marquantes de l’histoire informatique. Il en existe bien d’autres et je ne prétends pas pouvoir toutes les couvrir.

Par ailleurs, je vous invite à consulter une liste non exhaustive des systèmes d’exploitation connus, la page Wikipédia suivante vous en donne un bon aperçu. Notez que plusieurs de ces systèmes d’exploitation n’ont pas d’interface graphique. Ceux-ci fonctionnent en ligne de commande, comme mentionné dans la première partie de cette série d’articles.

Tiens, une nouvelle idée me vient; et si je vous proposais un historique des nombreuses versions de Windows et l’évolution de son interface graphique, ça vous dit ?

J’espère que cette série vous aura plu tout autant qu’à moi de la rédiger.

Daniel Vinet

13 réflexions sur « Petite histoire des interfaces graphiques – partie 3 de 3 »

  1. Oui ça me dit Daniel, pour les nombreuses versions de Windows et l’évolution de son interface graphique.

    Très intéressant ces trois articles, merci.

  2. Mon bagage et ma formation en bureautique ne me permet de reculer plus loin que MS-DOS.
    Les commandes de base que nous utilisions régulièrement était, entre autres:
    FORMAT \unit (la « floppy disquette)
    DIR
    MKDIR
    DEL

    1. Céline, MS-DOS sans interface graphique est tout de même pour moi aussi l’âge des cavernes en bureautique sur ordinateur personnel !

      MS-DOS continua de faire partie cachée de Windows pendant longtemps ! Et Daniel, dans ses 3 derniers articles, a bien réussi à couvrir les divers interfaces graphiques.

      Encore de nos jours, la connaissance des commandes DOS est un avantage lorsque l’on entre des commandes de configurations réseaux avancées dans des travaux connexes.

    2. Bonjour Céline.

      Le DOS était la base sur laquelle les premières versions de Windows étaient assises. Quand j’ai abordé le monde du PC, il n’y a fait que le DOS et, comme je mentionnais au premier volet de cette série, il fallait effectivement connaître une série de commandes. Belle époque quand même, mais beaucoup moins conviviale.

      1. En effet Daniel: beaucoup moins convivial. Mais pour ceux qui ont connu cette période, l’arrivée des interfaces dite « wiziwig » (what you see is what you get) est devenu un jeu d’enfant.

  3. Merci pour la balade historique de l’évolution des interfaces graphiques. C’est fascinant de constater tout le travail accomplis pour une seule dimension de l’informatique mais si importante pour faciliter la relation humain-machine jusqu’au développement des tablettes d’aujourd’hui.
    Une série sur Windows? Pourquoi pas puisqu’il constitue toujours un actif pour la démocratisation de l’informatique et le sujet d’une grande partie de nos formations.

    1. Bonjour Sylvain et merci pour ton commentaire, j’apprécie beaucoup. Effectivement, je me lance dans cette nouvelle série sur Windows. Merci encore!

  4. Bonjour Robert,

    Merci de tes commentaires et des références. Effectivement, il y a de quoi faire une autre série uniquement avec Windows.

  5. Je ne suis pas un spécialiste mais j’ai beaucoup apprécié la lecture de vos trois documents. L’informatique fait partie de notre vie et ce survol m’a permi d’en apprendre sur l’évolution de la technologie et peut être d’anticiper les surprises que nous réserve l’avenir…

    1. Bonjour et merci M. Saint-Jean, j’apprécie. Mon but était justement d’offrir un survol historique et faire découvrir ce volet de l’univers informatique. Merci encore!

  6. Bravo Daniel pour ce bel exposé de la partie III ! ?

    WINDOWS

    Quelques 18 versions Windows significatives entre 1985 et 2023 donnant une moyenne d’une version par 30 mois.

    Windows 1.01, 2.1, 3.0, 3.11, 95, NT 3.51, NT 4, 98, 2000, ME, XP, VISTA, 7, 8, 8.1, 10, 11

    Et selon la version, des éditions différentes dont Starter, Basic, Home, Famille, Pro, Serveur, Affaires, Entreprise.

    Il serait intéressant de constater l’évolution des versions Windows avec les nouveautés technologiques (fonctions applications et les avancés du matériel).

    SYSTÈME D’EXPLOITATION

    Voir la librairie du musée WINWORLD sur les systèmes d’exploitation.
    https://winworldpc.com/library/operating-systems

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